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Mercredi 3 septembre 2008
 

J'ai baisé le monde entier.

J'ai 38 ans, ce soir, je suis saoule comme tout, et j'ai envie de chialer. Chialer sur mon corps qui m'echappent, sur ces vieux marins en errance qui plongent leurs yeux visqueux dans les décolletés des plus jeunes que moi. Je suis, j'étais une pute à marin, tchikki tchikki, devidoir à foutre des mers, j'ai écumé tout les ports du Brésil ou presque. J'ai simulé en anglais. J'ai simulé en russe. J'ai simulé en grecque. En français, en serbe, en danois, en russe, en norvègien, en phillipins, en portuguais,en chinois, en indien. Pour que la douleur s'abrege. Et aujourd'hui, je reste là, assise au comptoir, en cas de chasse, en cas que toutes les gamines à peine pubères soient emportées et qu'un bedonnant se pointe, mais je me bourre la gueule plus qu'avant, et c'est moi qui rinçe désormais.

 

Tout avait bien commencé pour moi! Je vous jure que c'était la belle vie qui m'attendait! Bien confort, bien paisible, celle dont tout le monde rêve au fond. A l'âge de 17 ans, je m'étais enamouraché d'un gars de 25, fils d'industriel local,Mercedes intérieur cuir, appartement sur la plage ! Les couchers de soleil à baiser comme les pores ouverts. Et les portes aussi, d'ailleurs, heureux! Le bonheur parfait je vous dit! Conte de fées! Mais les comptes étaient déjà faits! Bien tard! Il m'a laissé sur le bord du trottoir un matin, ivre et ecorchée jusqu'au cou! Pour une plus siliconnée que moi, pour une qui gueule pas dans les soirées contre les bourgeois! Qui boit pas de bière à 10 du mat'. Je m'en foutais. A vrai dire. Il pouvait bien enculer n'importe qui. Sa vie n'était pas la mienne. Toujours est il que je me suis retrouvée, comme ça, mine de rien, à la rue, nette. Bien sûr, les premiers jours, à vivoter, d'amis en faux amis, à se dire que la fête continue tout de même, s'endormir dans le canapé, discreto pour ne pas baver dehors, le reste de la nuit. Un jour, un jour, tout s'est barré, tous se sont barrés. Ont tous compris que je m'étais faite jetée. Que j'allais squatter chez eux pour un peu plus qu'une nuit ou deux. Marre, de toute évidence, qu'ils en ont eu. De moi, de mes crises d'angoisses, de nerfs, de manque, de folie, de foie, de delirium tremens, boursières aussi. A me jeter, eux aussi . Tiens! Allons y. La belle descente, la belle chute. Dans le trou de ma misère. Sur les bords du fleuve, dormir le jour, s'effrayer la nuit. Guetter le salaud qui menace d'arriver. Pas fière du tout. J'en avais plus les moyens d'ailleurs. Du tout. A me sentir basculer de l'autre côté. Infiniment. De toute évidence.

 

Récuperée dans une grande flaque, la gueule en vrac, le reste aussi. Qu'ils m'ont dit. Les gens. Là, qui s'affolent autour de moi, autour d'un lit poisseux, autour de la pourriture que j'étais devenue. Centre Social chrétien de Bélem. Quelques jours de répits. Je fermais ma gueule. Juste. L'infirmier qui me regardait de son oeil...bizarre. Intrigué de comment une femme pouvait réussir à se mettre aussi minable, presque de la révolte, oui, dans son putain de regard à la con. Révolte contre moi. Bien propre lui, du haut de sa blouse, de sa mèche de cheveux qui lui coulait jusqu'au yeux, rebelles. Me donnait à bouffer. Me prêter son lecteur MP3. Sans rien dire. Sans rien demander. Mis à part ça. Je ne faisais que dormir. Rien de plus. L'envie de plus rien, ou même aller pisser était devenu un calvaire. Où était passé mon corps. Je ne le savais plus, je l'ai jamais su.Celui d'avant. Celui qui gueulait partout, à qui voulait bien l'entendre, que la vie était dans le mouvement. Sans répits. D'un château l'autre. D'une fête l'autre. D'un voyage, l'autre. Disparue, bouffée lui aussi. Entièrement. Tout dans le désarroi. Abjecte.

 

Qu'un beau soir... la grande lessive des corps. Bien entendu. Tout cela déjà écrit. Je me suis laissé faire. Il a commencé par s'asseoir, là tout à côté de moi, au rebord du lit, m'a regardé, m'a souri. Ses mains immenses et douces dans mes cheveux. Je n'ai rien dit. Juste acceptée. Venir deposer son regard au creux de mes seins écorchés. Deboutonner avec elegance et violence le haut de ma blouse verte bien moins sex. Son souffle sur ma peau degueulasse, depoussierant les morsures de l'aube, dépoussierant les kilomètres de misère autour. L'odeur de son parfum, de son shampoing. En bouffer. Respirer de grandes plaines. Des coups de butoir mélodique à me faire vaciller tout le corps. Jouir. Ensuite. Sur la canopée. Ou sur le canapé. Je ne sais plus. Sans entendre le son de sa voix, jamais. L'aimer. Rien qu'un peu. Cette grande carcasse qui se releve, et qui se rhabille au pied de mon lit, m'offrant son dos encore un peu. A quoi pensait il à ce moment là, quelle expression avait son visage...de la tristesse, de la joie, de la victorieuse, du degoût.

 

Le même bazaar, chaque soir, le couinement de la poignée, qu'il m'envoutait, m'enchantait de tout son corps, me donnait ce sourire à la con. Des moments. De la sueur sur ses épaules. Et s'en retourner, lui aux autres, moi à ma misère de l'âme. Quel drôle de sentiment. La parenthèse juste. A devenir une autre, un instant, et s'en revenir, ensuite. Ou l'inverse, peut être. Qui étais je au fond? Pour qu'il me fasse l'amour ainsi. Une vulgaire patiente, une de plus, peut être. Une âme en peine qu' il se sentait, du haut de sa charité, obliger de récomforter. Le jeu de la séduction. Du pouvoir. Comme toujours, je me sentais victime, non pas victime! Juste asservie. Les hommes. Les femmes. A decider tout. Je ne pouvais pas moi, bien clouée au lit, bonbonchimiquophilisée, lui demander de me consoler, de me prendre dans ses bras, non! le droit de fermer ma gueule et attendre l'instant où il aura décidé de venir. Alors, juste la musique, du Rock, de la France. De son voyage, qu'il m'en avait parlé un peu, après les amours. La côte d'Azur et ses catins qui lambinaient sur la plage. La misère à côté qu'elles s'en foutaient pas mal. Des vallées insensées verdoyantes à souhait, de la Normandie, ensuite. Puis la musique, avec. Dans l'autoradio de la voiture, des kilomètres . Sa gonzesse de l'époque. Comment c'était la vie, avant le retour, avant la révelation, la chrétienté et la charité que je n'aimais que très peu en lui, à vrai dire, sans lui avouer. A se decouvrir. C'est toujours comme cela, les choses de l'amour. L'extase du début. Les emmerdes ensuite. Parce que ça vient toujours ça. Les ptites haines qui se dessinent, creusant des sillons. Des gouffres plus loin, plus profond. A vouloir reculer ce moment le plus qu'on le puisse. Je me rendais pas bien compte que cela allait arriver si vite.

 

Un beau matin, le chef scout m'a convoqué dans son beau bureau, nous sommes restés là, façe à façe, l'autre vieux bedonnant, derrière la photo de famille sur le bureau, la croix plantée sur le mur blanc. J'étais requinquée. Voilà. Le mot était balancée. Je savais exactement ce qu'il allait me dire ensuite, à lire sur sa bouche avant qu'il n'eut le temps de l'ouvrir. L'adresse. Les aides pour trouver un emploi. Pas glorieux certes, mais c'est déjà ça. Le temps de se retourner. Les portes toujours ouvertes, en cas de chasse. La bénédiction de Dieu. Dieu à la con, oui! Je voulais pas. Moi! Non, non! Rien que rester ici, vegeter dans mon lit, dans la piaule. Vegeter et baiser. Voilà, la seule chose dont j'avais envie, voilà ce qui m'aurait plu. M'a serré la main. Je n'ai pas gueulé. Juste subie, le poids. Et sans trop m'en apercevoir, j'étais dans un centre d'hébergement du centre ville. Au milieu d'un bordel énorme, des djeun's junkies aux vieux sans abris alcoolisées jusqu'à la gorge. Je ne sais pas trop comment dans un pays aussi pauvre que le brésil, on peut encore trouver des choses comme ça, je veux dire des endroits où on décide que certains ont plus besoin d'aide que les autres. Bref. La panique absolue. Bien sûr. Le semblant de compassion de la dame qui m'accueillait. Ma gueule déconfite. Le rat qui se ballade dans la rue. Les serpents dans ma tête. Courir. Loin. Y penser. Mais rester, par trop de fatigue, par trop de connerie, peut être aussi. Et l'homme qui n'était même pas là,pour voir, pour voir qu'ils me recrachaient à la ville, sans armes. Il aurait gueulé. Lui. Il aurait refusé. Sûre! Ou alors m'aurait emmené chez lui. Mais là. Zéro. Au fond. Du néant de ma vie. A m'apercevoir qu'il me manquait déjà. A me surprendre à aimer tant que ça. Pas forcément lui. Pas forcément un autre. Mais le plaisir d'aimer c'est pas rien, ça. Une vraie addiction. A ne plus compter le nombre d'homme dont je suis tombé amoureuse. Sur un échantillon de cent personnes, globalement, seulement une ou deux, sont réelement faites pour aimer. Génèralement il se trouve que ce sont les personnes les plus tristes. J'avais bien peur d'en être.

 

Je l'ai attendu, pas qu'un petit peu. Mon sauveur. De longues journées comme ça, à m'accrocher au rebord de la fenêtre, tenter de l'apercevoir au milieu de la foule, surgir tel un superhéro. Oui je croyais que c'était mon superhéro. Il n'est jamais venu bien sûr, n'a jamais fendu le chemin, écarté les rappeurs des rues qui squattaient en bas, n'a jamais sauvé la pauvre âme de sa tour d'ivoire. Putain, que je l'ai attendu. Oui! Le salaud. Tant attendu que j'ai fini par le haïr, lui, et le monde entier d'ailleurs. Faute d'héro, je me suis mise à l'héro. De la mauvaise. De la pour les pauvres. Mais elle avait l'avantage de ne pas me laisser seule, elle. Des djunkies qui replongaient, s'y accrocher. Les accompagner dans la chute. Encore. De la folie qui nous guettait. De l'histoire qu'on parlait, au milieu des nuits enssevelies, de l'histoire et du monde, de la révolte, et tout ce qui va avec. Un peu de Byzance là dedans. Se croire invincible, éternelle. Rien qu'un petit moment. C'est cela au fond. La première minute à l'infini. Qu'on cherche toujours. Mais un jour, ils ne partagent plus. On est accroc. On doit raquer pour vivre. Pour chuter. Le petit paquet de sous. Qu'il va falloir trouver. Pour la rançon d'un semblant de quietude. On rencontre un gars, qui nous en présente un autre. Qui nous baise, sans trop de résistance. D'ailleurs, on ne pouvait même plus résister à quoique ce soit. Ce mec se barre, en laissant une liasse de billet sur le rebord du lit, chambre d'hôtel delabrée. J'étais devenue une pute. Et encore même pas de luxe.

 

La misère des sirènes qui vous appelent au précipice, ensuite. L'ambulance, les pompiers, le brouillard immense de la ville, halot de lumière au dessus de la pollution. Les petits matins glauques où on s'retrouve sur la banquette arrière d'une voiture, accompagné d'un gras immense, au sourire edenté. Comme quoi on a encore un peu trop picolé, hier. Comme quoi on a définitivement perdu le controle. Les regles de la putetanterie, ne jamais dormir avec ses clients. Surtout des immondes comme celui ci. Outrepassées. Nous sommes au delà du cadavre, plus loin, plus repugnante encore. La saleté de l'intérieur! Des liquides immondes qui vous remontent jusqu'à la gorge. La haine du monde entier qui va avec. Ablation! De la castagne! Des fuites pour ne pas se prendre une lame dedans! Putain de periph' qui tourne en rond!

Des années à écouler mon ridicule. À ecouler ma tristesse le long de la côte. Et les marins qui s'en vinrent, sans me voir, me laissant là, avec mon bifeton. D'un ridicule.

Mais il est tard, je frôle le ridicule à me maquiller comme une conne pour cacher ces rides qui se sont creusées trop vite. Les marins ne viennent plus. M'ignorent. Me soldent de leurs regards, juste de temps en temps. Je crève la dalle jour après jour, un peu plus, creusant à la forçe de mes poignées abimées la tombe de mon corps. Et de ma vie. Perdue dans le trou de ces verres qui s'accumulent devant moi. La matronne ne dit rien. Elle ne peut rien me dire, pas me virer, trop de choses que je sais, d'elle, de son p'tit buisness. Qu'elle m'accorde encore le droit d'être là, de boire à ma guise. Un desesperé, quelques fois, ça lui suffit. Ca me suffit aussi pour tout dire. Mon regard se floute, disparait...et des barbares partout.

 

Je m'appelle Inès.

J'ai baisé le monde entier.

Mais c'est la vie qui m'a baisé.

 

Par Hubert Botvalt - Communauté : Les écorchés vifs
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